De Sciences Po aux vignobles des Corbières, en passant par Buenos Aires, Jeanne Fabre a emprunté bien des chemins avant de retrouver la terre familiale. Aujourd’hui engagée au sein des Domaines Famille Fabre, dont le Château de Luc, elle défend une vision du vin où l’humain, la nature et la transmission occupent une place essentielle. Rencontrée à l’occasion de Millésime Bio, cette femme libre et curieuse nous raconte un parcours singulier, guidé par une conviction : accompagner vaut souvent mieux que vouloir tout maîtriser.
Il est des rencontres qui nous emmènent bien au-delà du sujet initial. Celle avec Jeanne Fabre en fait partie. Nous devions parler de vin, de viticulture biologique et d’héritage familial. Notre conversation nous a également conduites sur les chemins de la philosophie, des voyages, de l’appartenance et de cette liberté précieuse qui consiste à suivre ses élans sans toujours savoir où ils nous mèneront.
Chez Jeanne, tout commence par une curiosité insatiable. Enfant des Corbières, elle découvre très tôt dans les livres des horizons qui dépassent les paysages de son enfance. « J’adorais lire dès que j’ai appris à lire toute seule. Je n’ai plus arrêté. »
Cette soif d’apprendre la conduit à Paris, en classe préparatoire littéraire, puis à Sciences Po, tout en explorant d’autres disciplines. Philosophie, histoire, géographie, art : chaque matière ouvre de nouvelles perspectives. « J’étais un peu boulimique de toutes ces nouvelles clés pour comprendre le monde. »
Mais à Jeanne, les livres et les études ne suffisent bientôt plus. Elle veut aussi aller à la rencontre de ce monde qui la fascine.

Mille vies avant de retrouver la sienne
Après un séjour universitaire en Inde, elle explore successivement la communication, les ressources humaines, puis l’accompagnement de jeunes en décrochage scolaire en région parisienne.
Des expériences formatrices, qui lui révèlent aussi les limites de certains systèmes. Dans le recrutement, elle supporte difficilement de voir les personnalités réduites à des fiches de poste. Auprès des jeunes, confrontée à des histoires de vie bouleversantes, son empathie finit par l’épuiser.
« Je n’avais que mon cœur, mais ça ne suffit pas, en fait. »
Quelques mots qui disent beaucoup de sa générosité, mais aussi de sa lucidité. Elle comprend alors qu’aider les autres suppose également de savoir préserver son propre équilibre.
Un jour, elle prend un aller simple pour l’Argentine, où son frère ouvre un restaurant. Elle y restera plus de trois ans.
Sans parler espagnol à son arrivée, elle multiplie les expériences : serveuse, participante à des fouilles archéologiques, habituée de la scène alternative du tango à Buenos Aires… Jusqu’à rejoindre une agence de voyages pour laquelle elle rédige des contenus consacrés aux cultures, aux traditions, à la gastronomie et aux vins d’Amérique du Sud.
« En fait, tout est extraordinaire, tout est intéressant. »
Au fil de ses découvertes, notamment lors de rencontres avec des communautés paysannes du Pérou, quelque chose résonne avec son histoire personnelle. Derrière la fascination pour d’autres cultures, elle retrouve ce lien à la terre qui ne l’a jamais vraiment quittée.

Le retour aux Corbières, ou l’effet boomerang
« On fait du vin depuis 1605 dans la famille, quand même ! »
Après avoir parcouru le monde, Jeanne ressent l’appel du retour. Non par nostalgie, mais avec l’envie de mettre ses expériences au service de ses origines. Elle rejoint les Domaines Famille Fabre, dont le Château de Luc, au cœur des Corbières, témoigne de plusieurs siècles d’histoire viticole. Un héritage qu’elle souhaite faire vivre plutôt que simplement préserver.
Elle revient avec une idée : développer l’œnotourisme pour raconter autrement son territoire, sa culture et les valeurs qui animent l’entreprise familiale.
À l’époque, l’accueil des visiteurs se limite à un petit caveau. Aujourd’hui, cette activité s’est considérablement développée, portée par une équipe qui ne manque ni d’enthousiasme ni d’imagination.
Escape game plongé dans l’histoire viticole de 1907, casino du vin avec dégustation à l’aveugle, mallette apéritive à déverrouiller avant de pouvoir trinquer… Jeanne et ses collaborateurs imaginent des expériences ludiques qui éveillent l’intérêt sans jamais prendre des airs de leçon.
Les enfants disposent même de leur propre parcours, avec des jus de fruits soigneusement choisis pour leur faire découvrir différentes sensations gustatives.
Derrière ces initiatives se dessine une intention : rendre le vin accessible, susciter l’envie d’apprendre et partager un savoir sans l’imposer.
« L’idée, c’est de trouver des supports conviviaux, surtout pas être donneur de leçons, mais qui transmettent nos valeurs. »
Deux fils conducteurs traversent cette démarche : la viticulture biologique et l’histoire du Languedoc.
Les racines ne sont pas toujours celles dont on hérite
Lorsque notre conversation aborde la notion d’appartenance, Jeanne prend le temps de réfléchir. Son ancrage familial est exceptionnel. Sa mère vient du Minervois, son père des Corbières. Elle connaît l’histoire de ses ancêtres sur dix-sept générations.
Mais ses voyages lui ont appris à ne pas considérer cette situation comme une évidence universelle.
« Je croyais qu’on avait tous des racines parce que j’ai des racines colossales. Mais je me suis rendu compte en voyageant que ce n’était pas le cas. »
Elle évoque alors son conjoint, né en Angleterre, de parents originaires des Seychelles et de Finlande, devenu violoniste international après avoir vécu dans plusieurs pays.
Où se trouve le sentiment d’appartenance lorsque l’existence traverse tant de cultures et de territoires ?
Pour Jeanne, les attaches ne sont pas nécessairement reçues en héritage. Elles peuvent aussi naître d’un choix, d’une rencontre, d’un lieu où l’on décide de construire sa vie.
« Quand elles ne sont pas héritées, on a besoin de les construire. »
Cette réflexion éclaire autrement son retour aux Corbières. Ce territoire n’est pas uniquement celui de ses ancêtres. C’est aussi celui qu’elle a choisi après avoir exploré tant d’autres horizons.
Car voyager et appartenir ne sont pas tout à fait la même chose. Et avoir des racines n’empêche nullement de rester ouvert au monde.
Accompagner la nature plutôt que vouloir la maîtriser
Lorsqu’elle évoque la viticulture biologique, Jeanne ne s’attarde pas sur les seules pratiques culturales. Elle parle avant tout d’humilité.
« On ne peut pas contrôler la nature. Il faut bien se le mettre dans la tête une fois pour toutes. »
Dans les Corbières, où sécheresses, incendies et pluies extrêmes rappellent la fragilité des équilibres, ces paroles prennent une résonance particulière.
À ses yeux, vouloir tout maîtriser revient parfois à lutter inutilement contre des forces qui nous dépassent. Elle préfère observer, comprendre, s’adapter et chercher de nouvelles solutions.
« L’humilité, c’est de se remettre à sa juste place et d’accompagner la dynamique. C’est comme une danse, en fait. Plus on est souple, mieux ça marche. »
Cette comparaison lui ressemble. Elle suggère le mouvement, l’écoute et la capacité à accueillir l’imprévu plutôt que de vouloir imposer sa volonté.
Face aux bouleversements climatiques, Jeanne ne minimise ni les difficultés ni les inquiétudes. Mais elle choisit de s’intéresser aussi à ce qu’ils peuvent susciter : de nouvelles pratiques, des expérimentations et une solidarité entre vignerons.
Lors d’une conférence consacrée à l’hydrologie régénérative et à l’intégration des arbres dans les vignobles, elle raconte avoir été particulièrement émue par les témoignages de professionnels qui cherchent, tâtonnent et partagent leurs observations.
« On ne sait pas exactement où on va, mais on y va et on découvre en faisant. »
Ce qui l’enthousiasme, au-delà des techniques, c’est cette volonté d’avancer ensemble, sans certitudes absolues ni discours moralisateur. Une approche du vivant où l’expérience et le dialogue prennent le pas sur les dogmes.
L’humain aussi a besoin d’espace pour grandir
Chez Jeanne Fabre, les convictions ne s’arrêtent pas aux portes du vignoble. Sa manière d’envisager la nature se retrouve dans les relations qu’elle entretient avec les autres.
Au sein de l’entreprise familiale, qui compte une soixantaine de collaborateurs, elle accorde une grande importance à l’écoute et à la possibilité pour chacun de trouver sa place.
Elle raconte notamment le parcours d’un homme arrivé à 17 ans pour travailler à la taille de la vigne. Au fil des années, il a appris, gagné en expérience et transmet aujourd’hui son savoir aux plus jeunes.
D’autres collaborateurs ont changé de fonction, développé de nouvelles compétences ou découvert des aptitudes qu’ils ne soupçonnaient pas.
« On embauche quelqu’un, une personnalité, et puis il évolue. Et c’est génial s’il peut évoluer dans l’entreprise. »
Mais Jeanne tient à apporter une précision : tout le monde ne souhaite pas nécessairement progresser dans la hiérarchie. Certains s’épanouissent dans leur fonction et n’aspirent pas à en changer. L’essentiel est de respecter les aspirations individuelles.
Accompagner plutôt que formater.
Cette philosophie trouve aussi son expression dans les vins de la famille. Limiter les intrants, préserver la personnalité des cuvées, éviter les goûts standardisés, sans pour autant transformer les principes en règles intangibles.
Si un léger apport de sulfites est nécessaire pour qu’un rosé destiné au Japon conserve toutes ses qualités pendant le transport, Jeanne l’assume sans hésiter.
Car la nature, comme les êtres humains, se prête rarement aux réponses toutes faites.
« C’est tellement important d’être dans la nuance, en fait. »
Une certaine idée de la liberté
Au fil de notre échange, une évidence se dessine : les multiples détours de Jeanne Fabre n’en étaient peut-être pas vraiment.
Ses études lui ont donné le goût de comprendre. Ses voyages, celui de découvrir. Ses expériences professionnelles lui ont enseigné l’importance de l’écoute, mais aussi la nécessité de connaître ses propres limites. Et la terre familiale lui offre aujourd’hui un lieu où toutes ces facettes peuvent se rejoindre.
Elle le résume avec une forme d’étonnement heureux : « Parfois, on a l’impression un peu de se perdre en suivant les élans et les opportunités. Et là, je suis à un endroit où j’utilise tout, en fait. »
Il y a quelque chose d’apaisant dans cette manière d’envisager l’existence. Ne pas devoir tout prévoir. Accepter les bifurcations. Faire confiance à ce que les rencontres et les expériences nous apprennent, même lorsqu’elles semblent nous éloigner de notre destination.
Jeanne Fabre a parcouru des milliers de kilomètres avant de revenir dans ses Corbières natales. Mais elle n’y est pas revenue tout à fait la même.
Elle y a rapporté des histoires, des rencontres, des convictions et cette curiosité intacte qui, depuis l’enfance, la pousse à regarder toujours un peu plus loin.
Finalement, peut-être est-ce cela, être enracinée : savoir d’où l’on vient, sans jamais cesser de découvrir où l’on pourrait aller.





